Carl Honoré associe le savoir-faire physique au « slow movement »

avril 29, 2013 Aucun commentaire »
Carl Honoré associe le savoir-faire physique au « slow movement »

La semaine dernière, Carl Honoré, journaliste primé, auteur, conférencier globe-trotteur et ambassadeur du  « slow movement » a prononcé le discours d’ouverture de la conférence  internationale du savoir-faire physique à Banff. (Regardez le  TED talk de Carl.)

Cet auditoire a étét gâté, car parler avec Carl suscite la réflexion, éclaire et est rassurant. Je lui ai parlé au téléphone, et comme vous pouvez vous en douter, notre conversation a été très nonchalante.

Carl croit que nous pouvons régler pratiquement n’importe quel problème sociétal en baissant la cadence et que beaucoup de nos problèmes de santé, dans nos affaires ou en tant que parents découlent de notre dépendance à la vitesse et au désir d’obtenir des résultats rapides. Il en écrit davantage sur le sujet dans son livre, The Slow Fix.

Au cours de notre conversation, je lui ai demandé comment selon lui, le slow movement pouvait améliorer l’expérience de nos enfants dans le sport et le savoir-faire physique.

Vous avez dit par le passé que vous pensez que le slow movement est universel et qu’il peut être largement appliqué. Pouvez-vous expliquer la relation qu’il y a entre le savoir-faire physique et le slow movement?

Une partie de ce qui ne fonctionne pas dans le monde provient du fait que nous avons professionnalisé le sport des jeunes en tentant de créer des étoiles du sport avant de créer des athlètes. Nous devons baisser la cadence au sens de prendre le temps de jouer et d’apprendre ces compétences de base telles que courir, sauter, lancer, grimper, sauter à la corde, sautiller, toutes ces choses qui deviendront la pierre angulaire de l’activité physique par la suite.

Nous sommes en train d’inverser l’équation inutilement, en essayant de faire faire à nos enfants les choses beaucoup plus vite et plus tôt. Nous sommes persuadés que « plus rapide » est mieux et que «  plus tôt » est meilleur, mais au bout du compte cela ne fait que se retourner contre  nous. On voit cela à travers l’expérience de l’enfant avec le bourrage de crâne continu, à essayer de faire apprendre aux enfants leurs tables de multiplication, l’alphabétisation de base et la grammaire ou essayer de leur apprendre à écrire plus tôt. Mais en fait, non seulement les autres enfants vont-ils les rattraper, mais ils vont aussi bien souvent les dépasser s’ils ont expérimenté la lenteur pour bâtir ces blocs de construction durant leurs jeunes années. J’imagine donc que je vois à travers ce prisme.

Êtes-vous en train de dire que par nature, développer le savoir-faire physique est un processus lent?

C’est ce que je ressens. Dans beaucoup de sports pour les jeunes nous mettons la charrue avant les bœufs étant impatients à produire le meilleur CV et créer le prochain Sidney Crosby.

Hier soir, aux nouvelles il y avait un reportage sur une bagarre générale qui a éclaté dans une équipe de hockey de jeunes, mais ce n’étaient pas les enfants, mais les parents qui se battaient dans les tribunes. Cela m’a fait penser à ce que vous aviez écrit au sujet de la professionnalisation de la condition de parent et du concept des parents qui traitent leurs enfants comme des  projets. Pensez-vous qu’il y a un lien entre les deux?

Je pense que nous parents, sommes paranoïaques à l’idée que nos enfants accusent un retard, ce qui génère une grosse anxiété qui se traduit par de l’agression qui se répercute dans les tribunes des joueurs de hockey pee-wee et que cela se produit dans le monde entier. Il y a eu récemment en Angleterre une bagarre similaire durant un match de rugby de joueurs âgés de 8 ans ; des enfants bien élevés, des parents de classe moyenne qui conduisent des Range Rover, qui envoient des coups de poing. Mais je pense que le revers de la médaille est aussi que nous avons surinvesti nos enfants.

De tout temps, manifestement les parents ont voulu que leurs enfants s’épanouissent, mais d’une certaine manière, avec cette génération, c’est presque comme si mes enfants sont un mini moi. Et nous parlons même de nos enfants à la 3e personne du pluriel, vous entendez des parents dire: nous jouons au hockey cet été ou bien nous entrons à l’Université en septembre. C’est comme s’il n’y avait plus de limites et que vous soyez témoin de situations cocasses de parents enragés pendant des événements sportifs parce qu’ils les vivent si intensément, presque par procuration à travers leurs enfants sur un terrain de soccer comme aucun parent d’une autre génération ne l’a jamais fait.

J’ai grandi en Alberta au Canada et j’ai pratiqué des sports, mais mes parents ne m’ont pas accompagné à chaque match ni à chaque entrainement. Ils venaient de temps en temps et c’était bien, car je ne voulais pas vraiment qu’ils soient là à chaque fois. C’est presque une obligation claustrophobe pour les parents d’être présents sur les lignes de touche et dans les tribunes et ça fait partie de notre histoire tout comme l’enfance et le métier de parent. Je ne suis donc pas surpris d’apprendre qu’il y ait eu une bataille lors de la partie de hockey, il y en a tout le temps.

Comment allons-nous regagner notre perspective?

En partie, en ralentissant un peu. Çà peut paraitre un peu trop simple, mais lorsque vous commencez trop rapidement, vous perdez de vue la perspective de votre personnalité, ce que sont vos enfants et en quoi votre famille se distingue. Vous êtes différent des autres, mais lorsque vous recommencez à aller trop vite, vous ne réagissez plus aux différences et faites ce que tout le monde fait. Vous vous retrouvez dans un état d’hystérie où vous pensez qu’il n’y a qu’une façon d’avancer et que c’est en suivant la même voie que tout le monde. Et je crois que débarquer temporairement de cette spirale infernale pour passer du temps avec vos enfants loin du VUS et des événements organisés, vous permettra de regagner cette confiance en soi ainsi que la connaissance de vous-même et de vos enfants.

Je pense qu’en ne nous arrêtant jamais pour méditer et qu’en ne faisant qu’exécuter, on se retrouve facilement empêtré dans ce mode et cinq ans plus tard vous vous réveillez en pensant, oh mon dieu, comment en sommes-nous arrivés là? Et je suppose que la réponse à cette question c’est que nous en sommes arrivés là parce que nous n’avons pas ralenti. (Rires)

Alors comment faire pour ralentir et nous assurer que nos enfants sont actifs et apprennent des compétences?

En partie par la discipline; bon d’accord, ça ne fonctionne pas pour nous. Ça ne fonctionne pas pour la plupart des gens; nous devons donc nous arrêter et penser à ce qui pourrait s’adapter à notre famille. Autre chose que les gens devraient faire de nos jours, bien que cela puisse paraitre un tant soit peu paradoxal, est de prévoir du temps non programmé ou bien du temps programmé au ralenti. Vous réservez donc du temps pendant la fin de semaine ou pendant la journée pendant laquelle vous faites des choses qui impliquent le savoir-faire physique et vous l’incluez dans les événements familiaux afin que les enfants acquièrent le savoir-faire physique sans que cela devienne un nouvel exercice que vous devez cocher dans une case, un autre élément à inscrire sur le curriculum.

Partez au parc en vélo, ramassez des cailloux à la plage ou construisez un château fort. Vous pouvez faire en sorte que cela ne paraisse pas une tâche de plus. Parce que beaucoup d’enfants ont à présent le sentiment d’avoir à surmonter des obstacles infranchissables, si vous êtes en mesure de tourner le dos à tout ça et d’éliminer l’hystérie de l’équation, il se peut que cela devienne alors quelque chose que les enfants sans même y penser entreprennent tout en développant des compétences.

À certains égards, je pense que la clé c’est d’inventer votre propre formule parce qu’une bonne partie de ce que nous recevons de nos jours est ainsi. Le hockey est pareil ; il y a un cheminement : ou bien vous en êtes 4 soirs par semaine ou bien vous êtes viré et je crois qu’un aspect important pour recouvrer ces compétences fondamentales, ce savoir-faire physique c’est de se dire : OK, je vis dans une société où je vais devoir la plupart du temps respecter les règles ou suivre la voie tracée, mais je vais aussi essayer d’insérer des moments qui vont nous aider à forger notre propre parcours.

Alors, si vous avez un enfant qui adore jouer au hockey, chaque quartier en Alberta a deux patinoires extérieures au bout de la rue et lorsque j’étais enfant, nous étions dehors chaque jour, mais à présent lorsque je reviens dans ce même quartier, je vois toutes ces patinoires qui sont vides parce que les enfants n’ont pas le temps, sont à l’intérieur en train de jouer à la Xbox ou partis à un événement organisé. Une fois de plus, il s’agit de reconquérir cet espace pour vaquer à vos propres occupations et garder du temps pour faire ces choses qui n’impliquent pas forcément une grosse structure ou qui du moins n’entraînent pas de suivre les plans tracés par quelqu’un d’autre.

Vous avez parlé plus tôt de la professionnalisation des sports des jeunes et c’est l’un des côtés du spectre avec les enfants surentrainés à la limite de l’épuisement ou de la blessure. Vous avez ensuite parlé des enfants qui restent à la maison à jouer aux jeux vidéos et ça, c’est l’autre côté. Pensez-vous qu’en tant que société nos enfants tombent dans ces deux extrêmes?

Je pense que c’est là que nous en sommes. À certains égards, on observe une sorte d’apartheid avec une moitié de la population infantile trop couvée et surprotégée et que l’on pousse trop, et une autre moitié qui serait vraisemblablement de l’autre côté de l’échelle socio-économique, sans contrôle parental, pas assez poussée ni encadrée, avec des enfants livrés à eux-mêmes et à leurs consoles, ce qui signifie dans notre société actuelle qu’on est assis devant un écran;  il y a donc définitivement un facteur socio-économique ici. Ceux qui ont moins d’argent, moins de moyens, on pourrait même dire moins d’éducation, ont tendance à minimiser leur rôle de parent.

C’est quelque chose que l’on peut observer partout. Je voyage à travers le monde ― ce n’est pas seulement au Canada que l’écart s’agrandit. Mais ce n’est pas aussi simple;  du côté des enfants trop contrôlés, vous obtenez un mélange bizarre avec d’une part des enfants qui accumulent des tonnes d’énergie, dont on étoffe le CV, qui sont surprotégés, dont les notes doivent être les meilleures de la classe, et que l’on force à participer à du double hockey. Tous ces progrès, c’est ce vers quoi est consacrée beaucoup d’énergie. Mais nous ne mettons pas l’énergie dans les choses simples comme partager un repas avec eux à la fin de la journée ou leur lire une histoire, des choses très simples et gratuites et qui sont extrêmement importantes au développement de l’enfant, qui tissent des liens solides et qui compensent cet étrange paradoxe qui survient dans ces familles si compétitives où toute l’énergie, l’argent et le temps vont à la création du CV parfait, et de l’enfant parfait qui va avec. Dans ce qui façonne l’enfant, beaucoup des éléments de base sont exclus et le seul moment où vous avez une conversation avec votre enfant, c’est lorsqu’il est assis à l’arrière de votre camion sur le chemin d’un entrainement de baseball.

Il est vraiment intéressant d’être arrivés à ces deux différents scénarios, et malgré tout, comme vous avez écrit sur le sujet, ils mènent chacun aux mêmes problèmes pour ces enfants : dépression et automutilation, problèmes de nutrition et problèmes psychologiques. Comment pouvons-nous trouver le juste milieu entre les deux extrêmes?

En trouvant le bon équilibre, tout en sachant que les enfants ont besoin d’être encadrés, poussés et aussi entrainés. Un peu de compétition et de pression n’est pas une mauvaise chose, mais pas de façon obsessionnelle et vous devez absolument vous assurer — ce qui est quelque chose de difficile à organiser dans notre société qui veut tout contrôler — de leur donner cet espace, de donner cet espace à la famille. Les enfants apprennent mieux lorsqu’ils prennent les commandes que lorsqu’ils sont assis à faire ce qu’on leur dit, et c’est la même chose avec ce qui a trait à la scolarité et la base des sports.

Et c’est ce qui fait perdre l’intérêt des enfants pour le sport; un nombre impressionnant d’enfants est dégouté des sports. Pourquoi? Parce que nous avons transformé cela en scénario catastrophe. Ce n’est pas en apprenant à aimer le jeu ainsi que les compétences comme le savoir-faire physique qui vont au-delà du jeu que cela fait de vous une personne plus heureuse et plus en santé. À présent, tout est tellement compartimenté et spécialisé. Un enfant qui vient au hockey, au soccer ou à la gymnastique et qui ne va pas se démarquer, peut malgré tout en apprendre énormément et pas seulement sur ce sport, mais aussi comment devenir un citoyen en santé. Il semble que nous ayons anéanti ce que nous aimions, en engrangeant tant de pression et d’organisation très tôt, que nous avons exclus cet espace dans lequel l’enfant peut apprendre et prendre confiance.

À Actif pour la vie nous mettons l’accent sur le savoir-faire physique comme étant quelque chose de pratique que les parents peuvent faire avec leurs enfants pour les aider à être actifs.

Les enfants de cet âge (avant 8 ans) sont programmés pour apprendre le savoir-faire physique, c’est pour cela que le cerveau dont nous avons hérité il y a de cela quelques centaines de milliers d’années, a été conçu. Les enfants recherchent non seulement la stimulation intellectuelle dont ils ont besoin pour développer leur cerveau, mais aussi la stimulation physique. C’est pour cela qu’ils jouent, c’est la raison pour laquelle les enfants jouent, mais nous faisons obstacle à leur jeu — souvent avec les meilleures intentions du monde —, mais nous les gênons et c’est ce qui est fâcheux. Je crois que dans un sens c’est de cela dont il est question dans la culture au ralenti, alors sortons de leur chemin et aidons-les, mais aidons-les au bon rythme, à la bonne cadence afin de ne pas accélérer lorsque nous ne devrions pas accélérer et fiche en l’air ce que nous voulons vraiment entretenir.

Est-il possible de concilier le respect des rythmes internes de la famille avec ceux des personnes dans la famille en suivant des horaires externes comme ceux qui sont prescrits par l’école par exemple?

Lorsque vous vous dites « au diable, on va le faire selon nos conditions », il y aura des points de friction quand vous vous frotterez à l’emploi du temps de l’école ou à celui de l’équipe, et vous devrez lentement mais sûrement parvenir à concilier ces différences. Vous ne pouvez pas claquer des doigts en espérant que tout le monde accepte soudainement que vous ralentissiez. Cela n’arrivera pas.

Mais bien qu’il semble que le monde extérieur soit implacable et inaltérable, il ne l’est pas, il est constitué de gens comme vous et moi, d’autres parents qui pensent souvent la même chose : est-ce cela que nous désirions réellement pour nos enfants? Est-ce ce que nous désirions pour nous-mêmes? Vous entendez ces conversations sur le terrain de jeux, les camps de hockey des lignes de touche ; vous savez que ça se passe partout, alors pourquoi n’essayons-nous pas de penser à ce que nous pourrions faire au lieu de nous plaindre?

Je peux observer un tas de petits changements apparaître et de gros aussi. Alors, ne perdez pas espoir.

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