S’enfuir avec l’école du cirque

novembre 4, 2013 Aucun commentaire »
S’enfuir avec l’école du cirque

En tant que Directeur de la recherche et de la formation des enseignants à L’École nationale de cirque (ENC) à Montréal, le principal centre d’intérêt de Patrice Aubertin est le mouvement avec un objectif. Ce qui est différent est que les mouvements que lui et son personnel travaillent proviennent des arts du cirque.

L’École nationale de cirque est un établissement d’enseignement secondaire et collégial qui a pour mission première de former des artistes de cirque. Elle offre des cycles complets de formation professionnelle en arts du cirque comprenant la formation préparatoire, le programme Cirque-études secondaires, le programme collégial de formation supérieure et la formation d’enseignants en arts du cirque.

Nous avons organisé une rencontre avec Patrice afin qu’il puisse nous parler de l’école et partager ses idées sur la littératie physique.

Q. L’école du cirque enseigne aux adultes à devenir des instructeurs et des formateurs, mais offre aussi des programmes récréatifs et plus intenses aux enfants à partir de huit ans. Ces enfants doivent-ils être de super athlètes pour s’inscrire à l’école nationale du cirque?

Nous avons la même philosophie que lorsque nous formons des enseignants adultes : il faut que cela soit amusant et créatif. Les enfants ne sont nullement tenus d’être de super athlètes lorsqu’ils intègrent notre programme pour débutants. Nous fonctionnons de la même manière qu’un centre récréatif avec ses programmes d’introduction : les enfants l’essayent pour voir s’ils aiment. À cet égard, les arts du cirque sont utilisés pour intéresser les enfants à une certaine forme d’activité physique.

Nous initions, bien entendu, les enfants aux cinq familles du cirque (jongler et manipuler des objets, l’acrobatie, l’équilibre, le saut et l’action), mais offrons aussi des programmes plus hybrides comme le Parkour [note de l’éditeur : aussi appelé art du déplacement] et l’acrobatie. Ce programme utilise l’environnement pour faire courir, sauter, tortiller, atterrir et grimper les enfants. Les enfants l’adorent! En faisant cela, ils touchent essentiellement à toutes les composantes du cirque.

Si les enfants décident de poursuivre les arts du cirque, ils peuvent intégrer notre programme du secondaire et du cirque qui est assez semblable à un programme sports-études : les enfants s’entrainent aux arts du cirque une demi-journée et suivent des cours l’autre demi-journée.

Puis, s’ils sont motivés à devenir des artistes de haut niveau, ils peuvent choisir (s’ils sont acceptés dans le programme) de poursuivre un programme professionnel de trois ans qui mène à un diplôme d’études collégiales en arts du cirque. Mais ça, c’est une autre histoire!

Q. Qu’est la littératie physique selon vous?

Personnellement, elle me procure le libre choix de ce que je vais faire.

C’est un moyen qui me permet de jouer au soccer si je le décide et d’être assez confiant pour m’amuser, pour skier, faire du vélo, du cirque, aller grimper, faire du théâtre physique ou n’importe quoi d’autre. Cela me donne des choix et un contrôle sur ma vie.

Le principal avantage de la littératie physique est de contrôler sa destinée.

Si je transpose ça à des enfants et que nous leur donnons les outils pour se sentir à l’aise et augmenter leur éventail de vocabulaire de mouvement dans une multitude d’environnements, ils seront alors assez bien préparés pour faire face à quoi que ce soit.

Q. Êtes-vous doté de la littératie physique?

Heu… Je pense bien… Mais certainement pas autant que j’aimerais, mais ma formation en gymnastique aide.

Il y a des choses que j’aimerais faire que je ne peux pas faire. J’ai beau avoir une bonne littératie physique, mais je ne suis pas doué pour certaines choses [rires].

Avoir été exposé à un éventail de vocabulaire de mouvement tel que la gymnastique me procure une bonne idée d’où se situe mon corps dans le temps et l’espace. Vous pouvez me mettre sur des patins, dans l’eau, sur la glace ou là neige, je me débrouillerai. Je ne serai peut-être pas super bon dès le départ, mais je ne serai pas décontenancé et je ne me découragerai pas par sentiment d’incompétence. Une fois que vous avez appris comment vous débrouiller dans les divers environnements, celui-ci importe peu, et vous augmenterez les chances pour que votre activité se révèle être une expérience positive.

Alors, je choisirai peut-être de passer 10 ans de ma vie à affiner mes habiletés en snowboard, mais je sais que je ne serai pas « perdu » la première fois. Je peux quand même reconnaitre l’expérience parce que c’est quelque chose que j’ai vécu, peut-être différemment, mais je l’ai souvent vécu dans mon enfance.

Q. Vous établissez un lien très intéressant entre la littératie physique et les arts.

J’ai étudié la peinture et j’en ai une compréhension qui remonte aux années lors desquelles j’étais gymnaste. Vous ne pouvez pas vous déconnecter de votre corps pendant que les parties de votre corps sont en mouvement quand vous transposez un sentiment sur une toile. Mon aptitude à contrôler mes muscles indépendamment de ce que je fais, que ce soit jouer de la musique, faire du théâtre, peindre, faire du sport ou danser est liée à ma littératie physique.

Je pense que la littératie physique est le moyen le plus efficace pour développer un vaste répertoire de mouvements. Ces mouvements peuvent être utilisés pour jouer sur les 88 touches du piano et créé le caractère artistique par divers combinaisons et rythmes. Et, d’une autre façon, ces mouvements, combinaisons et rythmes pourraient créer un numéro de jonglerie très émouvant et spectaculaire. Encore, le même répertoire de mouvements pourrait mener à la gymnastique… L’engin qui permet de tout réaliser ça est la littératie physique.

La différence réside essentiellement dans la signification et non dans les gestes corporels puisqu’ils sont semblables d’une activité à une autre. Il y a des postures qu’un acteur physique prendra qui sont similaires à celles d’un acrobate. La finalité n’est pas la même, mais le mouvement l’est. Tout est étroitement lié.

Q. Que font vos professeurs pour développer la littératie physique des enfants auxquels ils enseignent?

L’idée étant que nos professeurs développent un circuit pédagogique à plusieurs niveaux, fournissant une abondance de possibilités aux enfants, de la stimulation motrice et très peu de temps de repos, parce que les enfants sont là pour s’activer et s’amuser.

Les professeurs sont formés pour sonder les diverses façons d’exécuter un même mouvement et de jouer avec des concepts. Nous considérons que le mouvement a un but et pas simplement du point de vue acrobatique, mais aussi du point de vue artistique. Explorer les façons distinctes d’exécuter le même mouvement à des fins différentes et dans divers types d’environnement est une façon de développer la littératie physique.

Les professeurs sont essentiellement, des fournisseurs d’environnement. Ils doivent créer un environnement dans lequel les enfants élargiront leur répertoire de mouvements.

Q. Auriez-vous quelques simples suggestions pour les parents qui veulent développer la littératie physique de leurs enfants?

Je dirais qu’offrir à votre enfant une vaste gamme d’expériences est une bonne chose. Quoi que je ne suis pas nécessairement opposé à ce que les enfants trouvent une activité favorite et qu’ils se lancent dedans à fond. La passion c’est du carburant et si vous vous passionnez pour quelque chose et que vous passez à l’action, cette passion vous exposera à différents types d’expériences.

Ma job de parent est de ne pas surprotéger mes enfants. Mon rôle de parent n’est pas de procurer à ma fille un environnement dans lequel elle ne tombe jamais. Mon rôle de parent est de lui procurer des expériences qui lui transmettront les aptitudes pour lui permettre de tomber en sécurité.

Le meilleur conseil que je puisse donner est de faire attention à ne pas être surprotecteur. Je vais au parc et j’entends des parents dire à leurs enfants de faire attention de ne pas tomber et de ne pas se casser un bras. C’est complètement fou! On ne dit pas ça à ses enfants. Je dirais plutôt aux parents de prendre un moment et de relaxer.

Q. Combien de temps cela prend-il pour développer la littératie physique?

Je serais tenté de dire que cela prend toute une vie, mais en même temps, les effets sont immédiats dès que vous pratiquez quelque chose. C’est paradoxal parce que cela ne prend pas longtemps pour profiter des bienfaits, mais c’est l’affaire de toute une vie. Ce n’est pas un point final. C’est un processus. Ce n’est pas comme l’entrainement musculaire, lorsque vous parvenez à exécuter 10 push-up.

Par exemple, lorsque les enfants apprennent à faire des roulades avant, faites-leur faire sur des plans inclinés. Faites les rouler vers le bas, vers le haut et de côté. Du point de vue du cerveau, vous obtenez un effet immédiat.

Quand la littératie physique est-elle suffisante? C’est un type d’apprentissage infini… le temps que ça prend pour que ça reste est un tout autre projet de recherche.

Q. Des conseils pour les parents qui ont des enfants qui veulent s’enfuir et s’inscrire au cirque?

Et bien… laissez-les faire! [rires]

Si vos enfants veulent s’impliquer dans le cirque, donnez-leur des opportunités de danse, de théâtre, d’acrobatie et d’équilibre. Et aussi l’escalade, lancer et attraper.

La plupart de nos étudiants inscrits dans le programme collégial arrivent avec de fortes aptitudes à bouger, bouger avec un objectif, faire des acrobaties ou des sauts, mais dans l’ensemble ils ne se spécialisent pas dans un seul domaine.

Crédit photo : Roland Lorente

 

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