Two girls sit on an armchair at home and look at a smartphone together.

Comment changer ses habitudes devant les écrans : questions-réponses avec Katherine Johnson Martinko, auteure de « Childhood Unplugged » 

En 2023, Katherine Johnson Martinko a publié son premier livre, « Childhood Unplugged : Practical Advice to Get Kids Off Screens and Find Balance » (Une enfance sans écran : conseils pratiques pour éloigner les enfants des écrans et trouver un équilibre), dans lequel elle raconte son expérience d’avoir élevé trois garçons presque entièrement sans écran. « Aucun des parents à qui j’ai parlé ne souhaite que son enfant passe plus de temps en ligne ; c’est toujours le contraire », écrit Johnson Martinko. « Beaucoup de parents souhaitent une dynamique familiale différente, mais ne savent pas par où commencer. » Rempli de ses expériences et d’idées pour encourager le jeu, son livre propose justement cela : un point de départ.

Nous avons discuté avec Katherine Johnson Martinko de la manière dont elle a géré le temps passé devant les écrans lorsque ses enfants sont entrés dans l’adolescence — ils ont aujourd’hui 16, 14 et 10 ans. Pour en savoir plus sur le travail de l’auteure et conférencière, consultez son Substack, « The Analog Family », et sa chronique mensuelle pour « The Globe and Mail ». Plus tard cette année, elle publiera son deuxième livre, « Hold the Phone: How Parents Can Rescue Their Kids From Too Much Screen Time ». 

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire votre premier livre? 

J’ai trois enfants, et je les élevais dans un environnement pratiquement sans écrans. Mais je le faisais sans m’en rendre compte : c’était simplement la façon dont j’avais moi-même été élevée. Nous n’avons jamais eu de télévision. Je n’avais jamais acheté d’iPad. Je n’ai eu un iPhone que bien des années après tout le monde. Mes enfants ont donc en grande partie grandi dans cette maison sans technologie, ce qui nous semblait tout à fait naturel. Mais à mesure qu’ils grandissaient, beaucoup de gens ont commencé à me poser des questions à ce sujet, et c’est là que j’ai réalisé que j’avais peut-être une vision peu conventionnelle de la façon d’aborder l’enfance.

À cette époque, je travaillais comme rédactrice chez Treehugger, un site d’actualités sur l’environnement. J’écrivais beaucoup sur l’importance du jeu en plein air et sur le développement de l’autonomie et de la résilience chez les enfants. J’avais également lu de nombreuses études montrant que la technologie commençait à réduire les possibilités pour les enfants de développer ces compétences. J’ai donc constaté qu’il existait un lien entre le nombre d’appareils que nous mettons à la disposition des enfants à l’intérieur et leur tendance à moins sortir à l’extérieur. 

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les similitudes entre la façon dont vous avez élevé vos enfants et votre propre enfance dans les années 90?

J’ai grandi à Muskoka, au bord d’un petit lac au cœur de la forêt, sans voisins pendant toute l’année. J’étais l’aînée de quatre enfants. Mes souvenirs d’enfance tournent autour du temps passé dehors, à jouer sur l’eau, dans la forêt avec mes frères et sœurs, à faire beaucoup de canoë, de randonnée, de patinage, de ski et de raquette, à allumer des feux, à construire des cabanes et à grimper aux arbres.

Puis j’ai rencontré mon mari, qui avait eu une enfance très différente. Il a grandi à Mississauga, en banlieue, et passait beaucoup de temps à jouer aux jeux vidéo et à regarder la télévision, sans trop sortir, car ses parents, des immigrants de première génération, pensaient que laisser leur enfant regarder la télévision tout le temps était tout à fait normal au Canada. Et donc, lorsque nous avons échangé nos expériences, il a eu le sentiment d’avoir manqué cette richesse d’expériences de l’enfance en plein air. Nous avons donc décidé d’élever nos enfants davantage selon le modèle dans lequel j’avais moi-même été élevée. 

Quelle est votre approche envers le temps passé devant les écrans chez vous? À un moment donné dans le livre, vous utilisez l’expression « enfance analogue » 

Je la décris souvent comme une approche minimaliste par rapport à la technologie numérique. Je crois sincèrement qu’une grande partie de la technologie moderne peut être bénéfique. Il serait ridicule de ma part de dire que je souhaite vivre dans un monde sans technologie, car c’est grâce à elle que j’ai pu mener toute ma carrière. Ainsi, le fait d’avoir un ordinateur portable et une connexion Internet chez moi m’a permis de devenir écrivaine, rédactrice, conférencière et une personnalité publique qui aborde ce sujet. 

Le problème, c’est que nous avons laissé la technologie se glisser dans nos vies, et qu’elle est devenue notre principal moyen de divertissement et de communication. Elle a commencé à remplacer bon nombre de nos relations interpersonnelles, et nous avons fini par moins vivre dans le monde réel à cause de cela. L’approche du minimalisme numérique encourage donc à utiliser la technologie comme un outil, et non comme un jouet. Elle préconise d’en retarder l’accès. J’ai donc été très stricte en refusant autant que possible à mes enfants l’accès à cette technologie à la maison. 

Mon fils aîné a eu 16 ans l’année dernière, et il part à l’étranger plus tard cette année pour un échange d’un an. Nous avons décidé qu’il était prêt. Il a son permis de conduire. Il était temps de lui offrir un smartphone avec un abonnement. Selon moi, le minimalisme numérique privilégie également les interactions en personne par rapport à celles en ligne. Il faut donc toujours veiller à éteindre ses appareils en présence d’autres personnes, si possible, et ne pas envoyer de texto et parler à son enfant en même temps, car cela peut être un peu blessant. Et bien sûr, il faut privilégier les jeux en plein air et le temps passé dans la nature, surtout pour les enfants.

Est-ce que votre aîné est le seul de vos enfants à avoir un smartphone

Oui. Chez nous, la règle est que personne n’aura de smartphone avant d’avoir au moins 16 ans. J’ai repris cette règle de la Dre Jean Twenge, auteure et professeure de psychologie à l’université d’État de San Diego. Elle m’a expliqué qu’à son avis, donner un smartphone à un enfant devrait être considéré comme équivalent à lui donner un permis de conduire en termes de maturité requise pour en faire un usage responsable. 

A brother and sister sit in the backseat of a car, using a tablet and laughing.

À quoi ressemble le contrat d’utilisation du smartphone de votre fils de 16 ans?

Il définit clairement les règles concernant nos attentes en matière d’utilisation et les conséquences en cas d’abus. Il n’a pas le droit de l’emporter à l’école, il ne peut jamais l’emporter dans sa chambre et il n’a pas encore le droit d’utiliser les réseaux sociaux. Ce contrat explique que posséder un téléphone est un privilège, pas un droit. Ses parents paient le téléphone et l’abonnement, qui, jusqu’à récemment, ne comprenait aucune donnée mobile. Le contrat précise qu’il doit toujours traiter les autres avec respect. Il ne doit jamais publier quoi que ce soit qu’il ne voudrait pas voir rendu public, qui pourrait l’embarrasser. Il ne doit pas envoyer de photos inappropriées de qui que ce soit. Il ne doit pas participer à des discussions de groupe où ce genre de contenu circule. 

Je n’ai pas imposé de limites strictes de temps d’écran, car cela n’a vraiment jamais posé de problème. Son téléphone reste dans la cuisine. Il y reste toute la nuit. Il y reste toute la journée quand il est à l’école, donc il ne peut vraiment le consulter que le matin et l’après-midi ou le soir, quand il est à la maison et qu’il se trouve dans un espace commun. Il n’a pas la possibilité de s’isoler pour se perdre dans des vidéos YouTube. 

Quand vos enfants étaient plus jeunes, ils n’avaient pas le droit de passer du temps devant un écran, n’est-ce pas? Qu’est-ce qui a changé depuis?

Ils regardaient parfois des films sur un ordinateur. Nous n’avions pas de jeux vidéo, et ils n’ont toujours pas d’iPad. Mais quand ils ont commencé l’école secondaire, j’ai installé iMessage sur notre ordinateur de bureau, pour qu’ils puissent au moins communiquer avec leurs amis et ne pas se sentir complètement coupés du monde. Nous avons donc maintenant un ordinateur à la maison sur lequel les enfants peuvent se connecter avec mon identifiant Apple et envoyer des iMessages à leurs amis. Mais il reste à un endroit fixe dans la maison. Il n’est pas portable, dans leur poche, accessible à chaque instant de la journée. Il se trouve dans un espace commun où je peux surveiller le temps qu’ils y passent et ce qu’ils y font. 

Comment pensez-vous qu’une vie à la maison pratiquement sans écran a influencé la façon dont vos enfants jouent?

Je pense que ça a été la meilleure chose possible. Dès qu’un smartphone, une tablette ou une console de jeux fait son apparition à la maison, les enfants perdent tout intérêt pour les autres activités qui auraient pu éveiller leur curiosité par le passé. Avant — ou du moins dans le cas de mes enfants —, si on s’ennuyait un peu, il fallait trouver un moyen d’y remédier. Il fallait sortir. Il fallait ouvrir un livre ou sortir un jeu de société et convaincre quelqu’un de jouer avec soi, ou encore inventer les règles d’un nouveau jeu imaginaire. 

Mais si on leur donne autre chose qui est simplement disponible et accessible instantanément d’un simple glissement de doigt ou d’une pression sur un bouton, ils peuvent être aspirés dans un monde hyper-stimulant. Ils vont choisir cette option à chaque fois, et pourquoi ne le feraient-ils pas? Nous le faisons aussi en tant qu’adultes — c’est tellement facile. C’est tellement séduisant. Donc, quand on n’est pas conditionné à suivre cette voie du moindre effort à chaque seconde de sa vie, je pense qu’on devient plus habile pour jouer, pour se divertir, pour se concentrer, pour réfléchir, pour imaginer, pour spéculer — toutes ces choses qui font partie intégrante de l’être humain. Je dirais que mes enfants sont assez doués pour ça, parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait en grandissant, ce qui est vraiment, vraiment merveilleux à voir. 

A girl swings on a swing at the playground on a summer day. She has a big smile on her face.

ApV : Que conseilleriez-vous aux parents qui n’ont pas fixé dès le départ de limites strictes concernant le temps passé devant les écrans et qui ont du mal à voir leur enfant incapable de jouer de manière autonome? Ou dont l’enfant dépend des parents pour se divertir?

Je parle à beaucoup de parents qui se trouvent dans cette situation. Tout d’abord, il n’est jamais trop tard. Peu importe à quel point vous avez l’impression que la situation est compromise chez vous, vous pouvez toujours réduire l’utilisation des technologies. J’encourage aussi vivement les parents : ne soyez pas trop durs avec vous-mêmes à cause d’une technologie que vous avez peut-être introduite prématurément, sans vous rendre compte des effets négatifs que cela pouvait avoir. Ne vous sentez pas mal. L’important maintenant, c’est de prendre du recul et de se demander : est-ce la vie que vous souhaitez pour votre enfant? Je suis résolument en faveur d’une approche radicale. Je pense que lorsqu’un enfant voit un appareil ou qu’il est simplement présent dans son champ de vision périphérique, cela peut lui rendre très difficile de se lancer dans un jeu autonome. Je me débarrasserais complètement de la technologie, si vous le pouvez, pendant au moins quatre semaines. Des recherches suggèrent qu’il faut quatre semaines (en anglais) pour que les écrans disparaissent du système d’un enfant afin de rétablir en quelque sorte son équilibre émotionnel de base. 

Le jeu autonome est une compétence qui doit être développée et qui nécessite de l’entraînement. Lorsque l’on se lance dans cette aventure, cela peut sembler très difficile. Il y aura des difficultés. Cela ne sera pas sans douleur. Mais un processus d’amélioration s’enclenche : les enfants parviennent mieux à gérer leurs émotions, ils deviennent plus calmes, plus heureux, plus curieux et plus créatifs, et tout commence tout simplement à s’améliorer.

Alors n’abandonnez pas. Il faut tenir bon. Ce n’est pas facile de détacher vos enfants d’un appareil extrêmement addictif pour leur donner quelque chose d’aussi ennuyeux que de simples jouets, mais avec suffisamment de temps, ils y parviendront mieux. Cela devient de plus en plus facile. 

Comment les parents peuvent-ils aménager leur maison de manière à encourager les enfants à jouer? 

Il faut regarder votre maison avec les yeux d’un enfant. Les enfants ont besoin d’activités, ce qui peut signifier qu’il faut se procurer davantage de matériel à la maison pour leur faciliter le jeu : fournitures de bricolage, livres, équipement sportif, instruments de musique, ingrédients de pâtisserie, déguisements, puzzles. En tant que parent, vous devrez peut-être accepter que votre espace soit un peu plus en désordre et chaotique. Et résistez à l’envie de tout ranger, comme le fort en couvertures que vos enfants ont construit : faut-il vraiment le nettoyer le soir même? Si vous le laissez tel quel, ils le redécouvriront peut-être le lendemain matin, ce qui vous offrira deux ou trois heures de tranquillité pendant qu’ils s’amusent dedans. 

Vous écrivez dans votre livre qu’à un moment donné, votre fils de 12 ans vous a confié qu’il avait honte du mode de vie sans écran que mène votre famille. Quelle a été votre réaction?

Ils continuent à me faire part de ce sentiment à mesure qu’ils grandissent. Je pense qu’il est toujours difficile pour les enfants d’être différents : ils ont tendance à vouloir s’intégrer et à être comme tout le monde. Au fil des ans, je leur ai expliqué de différentes manières qu’il s’agissait là de ma profession. C’est un sujet que je connais très bien, et j’en sais trop pour pouvoir simplement vous laisser avoir un téléphone, jouer aux jeux vidéo toute la nuit et utiliser les réseaux sociaux. Ce serait irresponsable de ma part. Je leur dis qu’ils sont libres de faire les choses différemment quand ils seront plus grands, quand ils auront des enfants.

Une autre partie consiste à les écouter pour comprendre quel est le problème — il ne s’agit pas souvent simplement d’avoir l’appareil. C’est plutôt : « Comment je vais communiquer avec mes amis? Je veux pouvoir leur envoyer des messages, organiser des sorties et ne pas me sentir exclu. » Donc, si on trouve des solutions de compromis, pourquoi on a une ligne téléphonique fixe, pourquoi on a mis en place notre système de messagerie iMessage, souvent leurs inquiétudes disparaissent et deviennent un peu moins pressantes.

A teenage boy uses a landline in his kitchen while his mom works behind him at the dining table.

Pouvez-vous nous parler de votre nouveau livre?

Ce livre examine davantage le rôle des parents dans tout cela et les incite vivement à retrouver leur autorité parentale lorsqu’il s’agit de gérer le temps passé devant les écrans. Il est vraiment étonnant de voir le nombre de parents qui viennent me voir après mes conférences pour me dire : « S’il vous plaît, donnez-moi simplement la permission de dire non à mon enfant. Dites-moi que tout ira bien. » Tant de parents ont simplement l’impression de ne pas pouvoir dire non. 

C’est un problème à plusieurs niveaux. Nous avons besoin d’une réforme législative de haut niveau qui relève l’âge de la majorité sur Internet. Nous devrions limiter les inscriptions sur les réseaux sociaux aux personnes âgées de 16 ans et plus. Nous devons responsabiliser les entreprises technologiques. Nous avons besoin que les districts scolaires mettent en place de véritables interdictions des smartphones qui séparent physiquement les enfants de leurs téléphones. Et puis, nous avons besoin que les parents se mobilisent. Je souhaite vraiment donner les moyens aux parents et leur faire prendre conscience que même s’ils peuvent se sentir impuissants et désespérés, qu’ils se sentent faibles face à cette force vraiment malveillante, ce n’est absolument pas le cas. Les parents détiennent en réalité le plus de pouvoir parmi tous les acteurs concernés. Ils sont les gardiens et la première ligne de défense. Il y a tant de choses que vous pouvez faire à la maison pour protéger vos enfants et retarder leur accès à cette technologie.

Quand les parents viennent vous voir après vos conférences, que vous font-ils part de leurs sentiments? 

Les parents sont envahis par la culpabilité. Ils se sentent dépassés. Certains ont l’impression d’avoir failli à leur devoir envers leurs enfants, que l’enfance est passée à côté de ces appareils. Quand je m’adresse à ces parents, je leur donne souvent des conseils sur la manière d’aborder la réduction de l’utilisation des technologies. J’ai discuté avec des parents qui avaient offert un smartphone à leurs enfants avant de décider de le leur retirer. C’est tout à fait faisable. De plus en plus de gens le font. Une rébellion silencieuse est en train de se préparer.

Cette interview a été éditée et condensée pour plus de clarté.

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